Les enjeux de l’artisanat à l’horizon 2006 :
contribution à l’élaboration des contrats de plan Etat-régions 2000-2006.
Entre 1998 et 1999, l’Institut Supérieur des Métiers a accompagné la réflexion de huit réseaux de Chambres de métiers engagés dans la préparation des contrats de plan Etat-régions. Quarante ateliers de prospective stratégique organisés dans ce cadre ont permis d’identifier et d’analyser les principaux enjeux de l’artisanat à l’horizon 2006.
Un secteur traversé par des mutations
Quelques nouveaux enjeux très forts
Synthèse des principaux enjeux identifiés
Pour aller plus loin : sélection bibliographique
Commander le rapport d’étude
Un secteur traversé par des mutations
Les principaux constats relevés montrent un secteur traversé par des mutations, cela malgré une apparente stabilité des données démographiques : mis à part l’épisode de la révolution agricole qui a vu l’effondrement de l’artisanat rural et la disparition de nombreuses entreprises, l’artisanat affiche en effet depuis un siècle un poids économique relativement stable dans le tissu productif. Le nombre d’entreprises artisanales oscille ainsi depuis le début du vingtième siècle autour de 800.000 entités, soit environ 30% du nombre total d’entreprises. Le nombre moyen d’emplois salariés relevant de l’artisanat se maintient également dans une fourchette allant de 1,2 à 1,5 millions1. La principale évolution tendancielle constatée ces 15 dernières années est l’augmentation plus que sensible de la part de l’emploi des entreprises artisanales dans l’emploi intérieur (de 10,9% en 1986 à 15% en 20002).
Cette apparente stabilité (ou résistance de l’artisanat face aux aléas économiques) s’accompagne d’une mutation intrinsèque du secteur, due à la conjugaison de plusieurs facteurs :
- L’évolution contrastée des métiers conduit d’une part à un développement relatif des activités de service aux particuliers et aux entreprises (entre 1981 et 2001, la part des activités de service dans l’artisanat est passée de 25,9% à 30,9%). En même temps, les activités de production se diversifiaient (la chute des activités traditionnelles liées aux métaux et au textile/habillement/cuir a été plus ou moins compensée par la montée en puissance de nouvelles activités de fabrications (matériaux de construction, verre, chimie, imprimerie, arts graphiques…).
- L’artisanat poursuit également, lentement mais sûrement, sa mue sociologique et culturelle. Le profil des dirigeants s’est profondément modifié, en raison tout d’abord de l’élévation du niveau moyen d’étude des artisans. Cette évolution s’explique aussi par la lente érosion de l’apprentissage, comme filière traditionnelle de promotion sociale dans l’artisanat : de moins en moins de chefs d’entreprises proviennent de ce sérail. L’apprentissage n’a jamais retrouvé le niveau des années 60, cela malgré les réformes successivement engagées. Les anciens apprentis devenus chefs d’entreprises enregistrent un taux de cessation d’activité de plus en plus élevé, par rapport aux créateurs anciens salariés de PME3. Par ailleurs, chez ces derniers, le concept d’" artisan " n’est plus aussi prégnant.
Cette mutation socio-culturelle devrait entraîner à moyen terme des évolutions profondes en termes identitaires. S’ajoute à cela un fossé croissant entre les stratégies des " solos ", dont le nombre décroît régulièrement (38,8% des entreprises artisanales en 2001), et les entreprises avec salariés.
Quelques enjeux nouveaux très forts
L’artisanat est donc en proie à des bouleversements internes sur lesquels viennent se greffer quelques enjeux nouveaux très forts. Les travaux conduits ont ainsi mis en évidence un glissement des priorités par rapport à ceux qui prédominaient dans les décennies 80 et 90, et cela même si certains thèmes comme l’appropriation des nouvelles technologies par les entreprises artisanales demeurent des enjeux essentiels.
- La problématique du positionnement stratégique de l'offre des entreprises artisanales est l’un de ces nouveaux enjeux identifiés. Les facteurs à l’origine de ce changement sont bien connus : les produits et services de l’artisanat n’ont plus de marché spécifique et réservé. Les entreprises artisanales sont désormais concurrencées sur leurs marchés " traditionnels " et sur leurs valeurs par des PME/PMI, voire des grands groupes. La réforme de la Politique Agricole Commune amène de même les entreprises agricoles à se positionner de plus en plus en milieu rural sur les marchés traditionnels de l’artisanat.
Les évolutions technologiques ont permis cette ouverture (tel a été le cas notamment du marché des plats préparés). Cette incursion dans les pré-carrés de l’artisanat s’explique également par les mutations des comportements d’achats des consommateurs constatées au cours des années 90. L’exigence croissante en matière de personnalisation de produits et services a ainsi conduit les grandes surfaces commerciales et les PME à redéployer leur offre sur ces marchés. Certes, les artisans ne sont pas sans atout face à cette évolution qualitative de la consommation : proximité avec leur clientèle, habitude de produire à la carte, image d’authenticité et de citoyenneté. Les points faibles sont aussi nombreux : la culture des artisans reste trop centrée sur le produit et les services proposés au client (conseil, service après-vente…) sont insuffisants4 ; l’incapacité à gérer en temps et heure est également régulièrement pointée. Enfin, les démarches de certification et de labellisation –exigées par les besoins de " rassurance " des consommateurs, mais aussi par les donneurs d’ordre- sont contraignantes et leur coût reste élevé pour les très petites entreprises.
De fait, en dépit d’une bonne résistance des très petites entreprises dans le tissu économique, les chiffres montrent une certaine difficulté de l’artisanat à tirer profit de la globalisation des marchés, à se situer en position offensive sur les niches de marchés, et à sortir des zones de chalandise habituelles. Cette sortie progressive des marchés locaux est constatée pour les entreprises artisanales de production qui voient diminuer leur part de chiffre d’affaires réalisé dans leur région d’implantation, au profit du marché national. L’ouverture à l’export semble par contre plus problématique (le nombre d’entreprises artisanales de production exportatrices est demeuré stable entre 1988 et 1997)5.
Dans ce contexte, un certain nombre de défis sont clairement posés à l’artisanat :
- Le premier défi concerne le développement de l’innovation dans les entreprises artisanales, afin d’inventer de nouveaux produits/marchés et d’améliorer la compétitivité des entreprises (on compte à ce jour, selon les études disponibles6, une proportion stable d’environ 15% d’entreprises artisanales innovantes) ;
- Le second concerne la poursuite et le développement des démarches " qualité " introduites il y a une dizaine d’années dans l’artisanat ;
- Un autre objectif doit être de revaloriser et de mieux structurer la fonction commerciale dans les entreprises artisanales (souvent, cette fonction est encore absente ou embryonnaire).
- Enfin, l’ultime défi est de contrer la tendance endémique au repliement des entreprises artisanales. Peu de chefs d’entreprises sont ouverts à leur environnement technico-commercial ; peu ont pris conscience de l’importance stratégique de l’information, et une majorité (les deux-tiers dans l’étude TIME/ISM) ont une faible capacité de veille sur leur environnement. Internet peut apporter une solution technique à cet isolement. Si la diffusion de cette nouvelle technologie évolue assez rapidement (il est probable que plus d’un tiers des entreprises artisanales y ont désormais accès), l’utilisation qu’en font les artisans à des fins de coopération ou d’information reste à développer.
-
Un autre enjeu révélé par les travaux est l’importance de développer une gestion des emplois et des compétences dans les entreprises artisanales. Nous l’avons dit plus haut, de plus en plus d’artisans sont employeurs, un rôle auquel peu d’entre eux sont préparés. Cet enjeu, exacerbé par le débat sur l’aménagement et la réduction du temps de travail, et par les difficultés persistantes des entreprises artisanales à recruter, est essentiel dans une économie de plus en plus fondée sur la connaissance. Or, sur le marché du travail comme ailleurs, les très petites entreprises et l’artisanat sont en compétition avec les autres acteurs économiques. Un certain nombre de raisons ont été énoncées dans le cadre des travaux :
- L’ascenseur social de l’artisanat fonctionne de moins en moins. Les possibilités de carrières sont rares, et les modes d’intéressement des salariés sont insuffisamment développés ;
- L’image de l’artisanat reste défavorable chez une forte proportion de jeunes 7;
- Les rémunérations sont moindres dans les très petites entreprises que dans les PME/PMI (les statistiques montrent qu’elles évoluent positivement avec la taille des entreprises) ;
- Dans les entreprises artisanales, la moindre performance de l’outil de production est souvent compensée par une durée de travail plus importante ; l’organisation du temps de travail y est de plus en plus complexe à gérer (à titre d’exemple, une bonne moitié des entreprises artisanales de production ont régulièrement à ajuster leur production en fonction d’une demande aléatoire8).
Ces faits expliquent en partie la difficulté de l’artisanat à attirer et maintenir en place des personnels qualifiés, mais aussi à gérer leur développement. Une autre difficulté endémique de l’entreprise artisanale est de faire évoluer ses compétences par la formation. L’effort à conduire en la matière reste important, même si les différences d’accès à la formation entre salariés de TPE et de grandes entreprises se sont amenuisées depuis l’obligation de contribution des entreprises artisanales à la formation9. Les artisans doivent eux-mêmes renforcer leurs compétences, notamment en matière commerciale et managériale.
De fait, ces nouveaux enjeux diagnostiqués témoignent du décloisonnement économique des très petites entreprises et de l'artisanat, confrontés aux mêmes impératifs d’ajustement que les PME/PMI, avec toutefois des moyens bien différents.
- 3. Un autre facteur d’évolution de l’artisanat fortement souligné lors des travaux porte sur l’évolution de la localisation des entreprises. L’importance de l’artisanat dans les économies et dans l’équilibre territorial des régions, manifeste dans les statistiques, doit en effet être analysée à un niveau territorial plus fin. Ainsi, les quelques données disponibles10 montrent un effritement de l’artisanat dans les communes rurales isolées (le pourcentage d’entreprises dans ces communes est passé de 13.5% en 1985 à 6.1% en 2002, l’artisanat " rural " se repliant dans les communes sous influence des zones de peuplement industriel et urbain). Une tendance au recul de l’artisanat est également constatée dans les villes de plus de 100.000 habitants (à l’exception toutefois de l’agglomération parisienne). Ces deux données témoignent des difficultés de maintien de l’artisanat à la fois en milieu rural isolé et dans les grandes agglomérations et doivent interpeller les responsables économiques locaux. Cette redistribution des activités sur les territoires, certainement différée dans le temps en raison de l’immobilisme et de l’ancrage des entreprises artisanales sur les territoires (l’artisanat n’est pas toujours en mesure de suivre ses marchés), est en effet souvent peu perçue en régions. Or, les possibilités d’intervention dans ce domaine sont complexes à mettre en œuvre. Pris en compte trop tardivement, ces problèmes deviennent pratiquement insolubles.
L’évolution de la localisation et la mobilité des entreprises artisanales méritent à l’évidence d’être mieux analysés par la mise en place d’une activité de veille territoriale. La relative transparence du territoire régional dans les résultats des travaux (sauf pour ce qui relève de caractéristiques très marquées : la démographie en Limousin, les relations de l'artisanat de sous-traitance avec l'industrie en Rhône-Alpes) doit également interroger tous les acteurs : neutralité de l'échelle régionale pour le développement de la très petite entreprise ? identité encore trop faible de cette collectivité ? ou insuffisance dans ce domaine des méthodes de travail proposées ?
4. Le dernier enjeu majeur souligné lors des travaux concerne le renforcement de la représentation de l’artisanat dans les politiques publiques et dans la gouvernance territoriale. Les ateliers réalisés ont en effet montré le faible positionnement des organisations de l’artisanat dans les jeux d’acteurs. Pour reprendre les propos d’un groupe de secrétaires généraux de chambres de métiers : " clairement, les chambres de métiers sont assez seules à se penser des partenaires incontournables de la dynamique partenariale "11. Cette faiblesse des marges de manœuvre est accentuée par le relatif éclatement de la représentation du monde de la très petite entreprise et de l’artisanat, et par la cacophonie fréquente des discours exprimés. Pour reprendre l’image évoquée par Olivier Ferrier12, " tout se passe comme si chaque instrument d’un orchestre jouait seul dans son coin ". Cette difficulté à formaliser et à exprimer un discours stratégique sur le devenir des entreprises artisanales a été auparavant soulignée. Dans le contexte actuel de décentralisation des politiques de développement économique, l’enjeu gagne en acuité et les défis sont clairement identifiés :
- Pour peser plus et mieux dans les nouveaux jeux d’acteurs et dans la gouvernance territoriale, il convient tout d’abord de former les élus consulaires et professionnels.
- La représentation régionale de ces organisations doit être développée (leur assise actuelle restant fortement départementalisée). De même, les liens et les coopérations entre les Chambres de métiers et les syndicats professionnels doivent être renforcés pour peser plus dans le dialogue local.
- Les organisations représentatives de l’artisanat doivent adapter leurs prestations aux besoins des entreprises. Les nouveaux enjeux identifiés (positionnement sur les marchés, appui à la gestion des compétences) sont ainsi des domaines encore peu investis par les Chambres de métiers.
- Enfin, elles doivent structurer, au service des entreprises, une fonction prospective qui fait encore défaut.
Catherine Elie / septembre 2003.